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Éliane, femme de "client"

Je cherche quels moyens on pourrait mettre en place pour lutter : l’éducation au sein de la famille et de l’école, bien sûr, travailler sur les mentalités, marquer les esprits comme on a pu le faire pour la peine de mort...
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Prostitution
Johanna Nock

J’ai vécu 15 ans en tout avec cet homme, dont deux ans et demi après avoir découvert qu’il était client de la prostitution. Deux ans de questionnements incessants.

Evidemment, il me disait que ce n’était pas me « tromper » ; qu’il avait des « besoins ». S’il sentait qu’un argument était usé, il en essayait un autre. Toujours pour se justifier. C’est toujours la faute des autres. Les autres étaient coupables. Surtout moi. Moi et mon caractère. À aucun moment, il ne se remettait en cause. On ne peut pas dire qu’il pensait que c’était normal. Non, il ne pensait pas, tout simplement.

(...)

En 2002 déjà, j’avais découvert qu’il allait sur des sites porno. Du porno crade. Des trucs très violents. Je l’avais pris entre quatre z’yeux. Il avait eu honte. Je m’en étais aperçue parce que les images revenaient constamment sur l’ordinateur. Mon fils avait 13 ans et s’en servait aussi. Quand je lui ai demandé s’il se rendait compte de ce qu’il faisait, il m’a répondu : « Tu crois qu’il m’a attendu pour regarder du porno ? » Bref, il avait encore trouvé le moyen de se déresponsabiliser.

Il a fallu que je m’attaque aux questions matérielles pour la séparation. Depuis 15 ans, j’avais affaire à quelqu’un qui était incapable de gérer un budget et qui était toujours à découvert. Un après-midi, j’ai regardé ses comptes. Son dernier relevé portait un découvert de 3000 euros. Un gouffre ! J’ai remarqué une liste de retraits tardifs, en soirée, toujours dans le même quartier. J’ai compris tout de suite. Je n’y avais jamais pensé ! C’était quelqu’un de tellement « clean », gentil, dans la norme. C’était d’ailleurs ce qui m’avait poussée vers lui. Ces retraits avaient lieu trois à quatre fois par semaine, des sommes de 150 à 200 euros par nuit. Un véritable délire. En tout cas, ce n’était plus à cause de moi puisque nous ne vivions plus ensemble !

Le jour même, j’ai crevé l’abcès. Je lui ai tout balancé à la figure. Il a nié ! Il faut dire que dans la vie privée - rien à voir avec sa vie professionnelle où il est un référent -, c’est un homme qui ne parle pas, qui ne communique pas. C’est aussi un menteur extraordinaire. Sur le plan sexuel, je n’étais pas satisfaite. Pour moi, une relation sexuelle, ça ne peut pas être banal. Il me faut des paroles. Or, c’était un homme sans paroles. Je repoussais donc ses avances. Ce n’était pas des avances d’amant. Ce n’était pas sublimé. Enfin, je suis peut-être trop exigeante… Il ne disait pas un mot. Moi, je me suis remise en cause ; je me suis demandé si je parlais trop. Mais si je ne parlais pas, c’était pareil. Alors je faisais semblant et il ne voyait même pas la différence. (...)

J’ai fini par me demander s’il n’était pas un homo qui s’ignore. J’ai trouvé le moyen de me dire qu’il devait souffrir ! J’ai essayé d’en parler, de susciter une réaction. Rien. Si, il disait juste que le sexe n’était pas important. Je pleurais, j’étais en pleine souffrance, en pleine misère affective. C’était une vie d’étouffement. Je vivais ce silence comme une violence. Je le vois encore dans son fauteuil ; il ne me regarde pas et il ne dit rien.

Je n’avais personne, je me retrouvais avec des problèmes de boulot et un fils avec un handicap. J’étais ferrée. J’ai vu un thérapeute à qui j’ai parlé de ce problème de couple. J’ai eu des séances très dures, où il a été question de sexualité crûment. Bien entendu, pour continuer, il fallait que mon compagnon vienne à ces séances. Je lui en ai parlé, il n’a pas refusé. Et il n’est jamais venu. J’attendais, je pensais qu’il allait finir par réagir. Mais non. Il n’a jamais eu aucune maîtrise sur sa vie, aucun projet. Moi, j’adore parler, rencontrer des gens. Je savais qu’il ne m’apportait rien. C’est le portrait de mon père. Mon père ne me parlait pas et j’attendais son amour éternellement. Je me demande si je n’ai pas reproduit cette souffrance en choisissant cet homme.

Finalement, j’ai réussi à lui faire dire qu’il allait voir les prostituées. Il s’est écroulé. Il a pleuré. Je l’ai ramassé, littéralement. Il a ajouté que ça lui était arrivé trois ou quatre fois. Même au moment de l’aveu, il a trouvé le moyen de mentir. (...)

En tout cas, dès que j’ai su qu’il voyait des prostituées, je lui ai demandé de faire un test. Il a ri. A chaque fois que je l’avais au téléphone, je lui en reparlais. Sa réponse était toujours la même : je vais le faire, je vais le faire.

A cause de mon fils, j’ai encore passé un Noël avec lui. A un moment, il a posé sa main sur moi. J’ai eu envie d’y croire à nouveau. Nous avons même eu des relations sexuelles, les choses recommençaient. J’ai à nouveau réclamé le test. Il y est allé. Un matin, son médecin a essayé de le joindre par téléphone. Je suis passée à son bureau et je lui ai posé la question des résultats. Je vois encore la scène : il ne me regarde pas, il fixe une affiche sur le mur et dit, « c’est positif ». Je suis sortie dans la rue, il m’a suivie. J’ai hurlé.

Tout cela se passait dix jours après qu’il soit revenu s’installer chez moi, auprès de mon fils. Je me sentais complètement coincée, avec en plus l’angoisse de savoir si j’étais moi aussi séropositive. Je suis allée faire les tests, il ne m’a pas accompagnée. J’étais par terre. Je ne pouvais plus me lever. Heureusement que j’avais une amie avec moi. J’étais prostrée, anéantie. J’ai jeté ses affaires. Je me retrouvais face à une question de vie ou de mort, mon fils allait peut-être être orphelin. Et lui disait qu’il fallait tourner la page !

J’ai été tentée de lui faire un procès. Mais la personne auprès de qui je me suis renseignée m’a dit : « Vous n’êtes pas contaminée ? Alors on ne peut rien faire. » J’ai dit « Non, désolée ».
J’aurais pourtant voulu pouvoir passer par la justice pour le préjudice moral que j’ai subi. Aujourd’hui, je cherche désespérément le moyen de me dégager de cette histoire. Une chose qui m’a aidée, c’est la rencontre que j’ai provoquée avec le médecin de l’hôpital chargé du sida et mon ex-compagnon ; mon objectif, c’était que celui-ci, en ma présence et celle d’un tiers, reconnaisse ses torts et me demande pardon. Le pardon a été formulé. Le médecin m’a remerciée d’avoir fait cette démarche constructive. Il m’a parlé des couples en état de délabrement qu’il voyait dans son cabinet. C’était un homme intelligent et qui a compris ma détresse, étant confronté tous les jours à ces types qui propagent la maladie sans vergogne. Ce moment a été fort de sens pour moi. J’ai enfin eu le sentiment de compter.

Je voudrais que mon histoire serve à quelque chose. Je me documente sur la prostitution, je cherche quels moyens on pourrait mettre en place pour lutter : l’éducation au sein de la famille et de l’école, bien sûr, travailler sur les mentalités, marquer les esprits comme on a pu le faire pour la peine de mort.

Enlever tous les clichés sur le masculin et le féminin. Il faudrait aussi aborder la question dans les médias, de façon à toucher le plus grand nombre. On l’a fait lors de la coupe du monde de football, mais, passé l’événement, plus rien, plus un mot.

Que manque-t-il pour y arriver ? Pour moi, il faut recentrer le sujet sur le client et sur la nature de l’acte en insistant sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une relation sexuelle, en montrant de manière réaliste que l’acte n’a rien de « glamour », en rappelant que le client, c’est votre père, votre mari, votre ami et qu’il est capable de mettre tout le monde en danger. Pour moi, il y a urgence.

Je suis convaincue qu’il faut passer par une loi d’interdiction. Car dans l’argumentation de ces hommes, revient toujours la phrase : « de toute façon ce n’est pas interdit ». Puisqu’il est impossible de faire la différence entre prostitution libre et réseaux, le doute même impose une interdiction : principe de précaution. L’Etat ne peut pas cautionner cela.


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