Pour une société sans prostitution
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Fier-e-s d’être abolitionnistes !

Promouvoir l’approche abolitionniste, c’est défendre une position progressiste et antisexiste. Petit tour d’horizon de nos convictions, assorti d’une réponse à nos détracteurs.

« La prostitution a toujours existé, elle existera toujours ; vous n’y changerez rien ». La prostitution serait naturelle, intemporelle, éternelle, entend-on également... Elle ne mérite pourtant pas cet excès d’honneur. La prostitution n’est rien d’autre qu’un produit de la culture, une expression de l’inégalité et du réflexe qui pousse le plus puissant à exploiter le plus faible. Elle est certes ancienne, mais l’ancienneté suffit-elle à conférer une légitimité ? L’excision aussi est une pratique ancienne. Tout comme "l’infériorité" des femmes, presque partout dans le monde.

Faut-il donc renoncer à faire évoluer les idées ? Est-il illusoire de vouloir inventer de nouvelles formes de vivre ensemble, de construire des valeurs nouvelles ?
C’est toute la raison d’être de l’abolitionnisme, idée moderne, humaniste et progressiste. Depuis sa création, il y a plus d’un siècle, l’abolitionnisme s’inscrit dans la lutte pour le respect des droits humains. Il a été activement soutenu par ses plus ardents défenseurs, Jean Jaurès et Victor Hugo. Il est également inséparable du combat des femmes pour l’égalité. On devrait se souvenir de la concomitance du droit de votet la fermeture des maisons closes (1946)... La prostitution s’alimente de l’inégalité des rapports entre hommes et femmes et en retour, elle contribue à leur consolidation.

Aujourd’hui, le texte majeur de l’abolitionnisme, la Convention internationale pour la répression de la traite et de l’exploitation de la prostitution d’autrui (1949), subit une destruction orchestrée par les lobbys réglementaristes pressés d’ouvrir la voie aux profits immenses liés à la prostitution.
Ce texte, adopté dans une période éprise de liberté et de dignité, celle de l’après-nazisme, abolissait toute réglementation, toute discrimination à l’égard des personnes prostituées et faisait peser toute la répression sur les proxénètes et les organisateurs de la prostitution.
Aujourd’hui, la régression est en marche. De grands états européens légitiment le prétendu "travail du sexe" et les revenus de ses puissants managers en costume-cravate. La prostitution est en passe de devenir, dans l’indifférence générale, un métier possible dans le cadre du "service public".

Face à ce cynisme libéral qui semble devenir le seul horizon de la pensée, nous ne baisserons pas les bras. Les abolitionnistes se sont battus pour en finir avec la réglementation de la prostitution. Ils continueront pour refuser la prostitution elle-même, un archaïsme indigne de nos démocraties.

L’abolitionnisme caricaturé... réponse à nos détracteurs

Pour rajeunir cette séculaire exploitation qu’est la prostitution, ses défenseurs, favorables à la légalisation des "métiers" de prostituée et de proxénète, ont su construire un discours idéologique l’assimilant à la modernité et à l’émancipation et renvoyant toute critique du côté de l’ordre moral.

- Vous voulez interdire la prostitution.

L’abolitionnisme n’a jamais voulu interdire la prostitution. Il a toujours considéré le prohibitionnisme comme une hypocrisie et affirmé son refus des mesures discriminatoires infligées aux personnes prostituées.

C’est bien davantage le réglementarisme, pourtant présenté aujourd’hui sous un jour libertaire ou "tolérant", qui induit un système policier. Il prétend en effet contrôler et poursuivre toutes celles - l’immense majorité, comme le prouvent les expériences allemandes et néerlandaises - qui refusent de se faire enregistrer.
C’est lui qui, en légalisant la prostitution prétendument libre au nom du pragmatisme et de la lutte contre la traite, aboutit en réalité à traquer les étrangères en situation irrégulière et à les vouer à l’expulsion.

- Vous ne connaissez que la prostitution sordide des trottoirs.

De plus en plus, les personnes prostituées qui s’adressent à nous sont issues des bars à hôtesses, des salons de massage ou de la prostitution par Internet, y compris des escorts girls. Prostitution étudiante, prostitution "de luxe", prostitution masculine ou transgenre, il n’est guère de forme de prostitution qui nous soit inconnue. Les témoignages que nous publions le prouvent d’ailleurs largement.

- Vous parlez d’abolir la prostitution. En fait, vous voulez abolir les prostituées.

Nous serions soupçonnés, puisque nous refusons la prostitution, de vouloir supprimer les personnes prostituées. Depuis quand ceux qui ont lutté pour l’abolition du travail des enfants ont-ils été accusés d’être contre les enfants ?

Il s’agit une nouvelle fois d’entretenir la confusion. Notre combat contre la prostitution n’a jamais été un combat contre les personnes prostituées que le Mouvement du Nid écoute et accompagne quotidiennement. Nous sommes pour les personnes prostituées, et à leurs côtés, mais contre la prostitution.

- Vous parlez à la place des personnes prostituées.

Le Mouvement du Nid part au contraire de la parole des personnes prostituées, entendue chaque jour sur les lieux de prostitution ou dans les permanences d’accueil. C’est bien à partir de leur expérience, marquée par une violence omniprésente, qu’il a conçu sa critique de fond du système prostitutionnel.
Le Mouvement du Nid sait à quel point l’immense majorité d’entre elles est privée de parole, paralysée par la honte et le mépris qui socialement ne pèsent que sur elles.

La parole de quelques privilégiés, qui vantent la libéralisation du "marché" et s’arrogent le droit de parler au nom de toutes, aujourd’hui largement relayée par les médias, est bien accueillie par l’opinion puisqu’elle évite tout questionnement, toute culpabilisation et qu’elle se situe dans la logique de l’individualisme et du profit.

Utilisée politiquement par les pro-prostitution, cette parole émotionnelle, érigée en vérité ultime, est destinée à nous intimider. Il faut certes l’entendre.
Mais est-il interdit de se demander si ces personnes ont vraiment la possibilité de pousser l’analyse au-delà de la justification, bien compréhensible au plan individuel, de ce qui reste leur gagne-pain ? En ce qui nous concerne, nous luttons pour donner la parole à celles qui ne la prennent jamais.

- Vous êtes des tenants de l’ordre moral. Vous êtes contre la liberté sexuelle.

Notre combat est au contraire un combat pour la liberté. Il porte contre la logique d’une société qui propose comme idéal la consommation des objets et d’autrui, et impose la marchandisation de toutes les sphères de nos vies : santé, éducation, culture et désormais êtres humains.

Loin de vouloir rétablir une police des mœurs, nous luttons contre cette marchandisation croissante à laquelle une prétendue liberté sexuelle sert aujourd’hui de moteur. Seul ce combat sera garant de la liberté de toutes et de tous de disposer de leur corps et de leur sexualité, sans êtres contraints de les mettre sur le marché pour survivre.

Nous sommes contre une liberté qui n’est que celle des plus puissants, qui s’exerce d’abord sur les plus en détresse.
Ce que nous combattons n’est pas la liberté sexuelle mais bien sa liquidation au nom du libre-échange et sa récupération par le contrat marchand.
Jamais nous n’intervenons sur la sexualité des personnes dans leur vie privée. Mais la prostitution ne relève pas de la vie privée : il s’agit d’un commerce, d’un marché, d’une institution sociale et c’est cet ensemble que nous remettons en cause. On cherche à nous enfermer dans des questions de morale afin d’éviter que soit abordée la vraie dimension du débat, qui est fondamentalement politique.

- Vos idées sur la prostitution et la pornographie rejoignent celles de l’extrême droite, vous êtes des cathos intégristes.

Notre association est issue du christianisme social, qui dès le 19e siècle a mené un combat en faveur de la condition ouvrière ou contre le travail des enfants. Notre souci est la justice sociale. Si nous luttons contre la banalisation du discours pornographique et de la prostitution, c’est d’abord par respect des droits humains face à toutes les machines d’oppression.

Notre projet est égalitaire et fondé sur le refus de la marchandisation des personnes. L’extrême droite condamne la pornographie ? Peut-être. Mais tout comme être contre l’intervention américaine en Irak, comme Jean-Marie Le Pen, ne suffit pas à faire de vous un allié du Front National, nous sommes aux antipodes des « valeurs » défendues par l’extrême droite. Cette dernière ne rejette pas tant la prostitution que les personnes prostituées, qu’elle méprise profondément. Quant à nous, notre souci d’égalité des personnes et d’émancipation des femmes suffit à faire de nous les adversaires résolus des intégristes, qui partout sur la planète montrent quotidiennement en quelle estime ils les tiennent.

Ajoutons que l’Anela, le syndicat des tenanciers des nouveaux bordels de Catalogne, si modernes, si exemplaires, a été fondé par un avocat qui n’est autre que le président d’un parti d’extrême-droite...
En France, le programme de 2001 du Front national prône le contrôle médical et sanitaire des personnes prostituées, une mesure éminemment réglementariste.

- Vous stigmatisez les clients, vous voulez les dénoncer sur la place publique.

Nous refusons toute méthode consistant à publier le nom ou l’image d’un homme qui recourt à la prostitution, tout esprit de vindicte. En revanche, nous exigeons d’en finir avec la complaisance sociale qui autorise ces hommes, en toute indifférence, irresponsabilité et mépris, à exploiter sexuellement des personnes dont ils ignorent tout.

« Quand je mange un bifteck, je ne me demande pas si la vache a souffert » répond un client au réalisateur de documentaires Hubert Dubois, qui l’interroge sur les prostituées victimes de la traite.

Tout est dit. N’est-il pas temps pour ces hommes d’assumer leurs responsabilités ainsi que l’exigent d’ailleurs les textes internationaux ? Leur comportement nuit à autrui, il a des conséquences sociales. C’est à leur profit que les proxénètes et les trafiquants organisent, par tous les moyens, le "marché". Peuvent-ils continuer à l’ignorer ?

- En vous attaquant aux clients, vous voulez priver les personnes prostituées de leurs revenus.

Il n’est pas de profond changement social sans tournants douloureux. La fin de l’apartheid a engendré la faillite pour certains commerçants noirs, privés d’une clientèle devenue libre de fréquenter les commerces blancs. Faut-il pour autant regretter l’abolition ?
À une autre échelle, les débitants de tabac se plaignent de la baisse des ventes de cigarettes. Faut-il alors ré-encourager la consommation du tabac ?

Ces exemples montrent que le problème n’est pas dans la lutte contre des phénomènes nocifs mais bien dans l’insuffisance de préparation qui l’accompagne et dans l’abandon des personnes concernées.

La pénalisation des clients prostitueurs n’est qu’un volet d’un ensemble de mesures. Précisément, nous refusons une politique qui abandonnerait les personnes prostituées à leur sort, sans souci de leur avenir. Il n’est pas question de penser un projet global de prévention sans l’assortir de mesures concrètes concernant celles et ceux qui vivent jusqu’ici des revenus de la prostitution.

- Vous victimisez les personnes prostituées.

Il est dans l’air du temps de déplacer l’attention, non sur les faits dénoncés, mais sur ceux qui les dénoncent, accusés des pires maux, surtout s’il s’agit de violences touchant aux questions sexuelles, décidément dérangeantes.
Et ainsi de censurer nos dénonciations.

Ces accusations soulèvent plusieurs questions : pourquoi ne dit-on pas de ceux qui luttent contre le racisme qu’ils victimisent les personnes qui le subissent ? Faut-il s’abstenir de dénoncer les violences conjugales pour ne pas "victimiser" les femmes concernées ? Pourquoi le mot de victime est-il devenu péjoratif et honteux ?

L’abolitionnisme considère les personnes prostituées, non comme des êtres incapables, mais comme les victimes d’un système d’exploitation. Ce fait n’enlève rien à leur énergie, leur résistance, leurs capacités. Beaucoup de celles que nous rencontrons ont besoin d’être reconnues comme victimes, elles qui se sentent tellement coupables, afin de pouvoir se reconstruire. Elles ne sont pas pour autant à enfermer dans le seul statut de victimes réduites à leur oppression.

En cherchant à nous intimider, on nous empêche surtout de dénoncer les logiques qui produisent des rapports de domination comme le système prostitutionnel. Et on maintient le statu quo sur les violences, les exploitations, les humiliations qui en font le quotidien. Pour le plus grand profit des proxénètes et le "bon plaisir" des clients.

- Vous refusez aux personnes prostituées les droits les plus élémentaires sur le plan de l’hygiène, de la sécurité et de la santé.

Hygiène, sécurité, santé, telle est la trilogie des nouveaux marchands de femmes. Les lobbys de tenanciers (Catalogne par exemple) avancent ces arguments pour "moderniser" leur archaïque commerce : vigiles et signaux d’alarme, serviettes propres et examens médicaux obligatoires suffiraient à régler définitivement tout problème de conscience.

Outre le fait que la densité des sonnettes d’alarme est l’aveu le plus cru de la dangerosité de l’activité, il faut rappeler que les clients prostitueurs, qu’il s’agit de ne pas effaroucher, sont exemptés, eux, de tout contrôle sanitaire.

Le client est roi. Qu’importe le fait qu’il puisse être porteur du VIH, payer plus cher pour une passe sans préservatif et contaminer la personne qu’il utilise. Ce cas de figure n’est pas consigné dans la présentation flatteuse de nos nouveaux rois du marketing.
Qu’importe que les tenanciers eux-mêmes exercent des pressions sur leurs recrues pour des passes non protégées et des cadences effroyables… La majorité des personnes prostituées que nous rencontrons sont farouchement hostiles au prétendu "confort" de ces établissements dont elles redoutent la logique carcérale.

P.-S.

D’après Prostitution et Société numéro 157


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