Pour une société sans prostitution
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Juliette Rennes, auteure, féministe (Mix-Cité)

Une des tâches des féministes, c’est de faire de la prostitution une question politique. Elle n’est pas plus une fatalité, pas plus naturelle, que n’importe quel autre fait social.
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El sufrimiento de ganarse la vida
Angel Anastacio Fernandez

- À quel moment s’est posée pour vous la question de la prostitution ?

Elle s’est toujours posée. La prostitution est un point d’exaspération de la domination masculine, de la violence, de l’inégalité entre les hommes et les femmes. Elle est un révélateur de tout ce que nous dénonçons, ne serait-ce que dans le langage - se faire traiter de pute - un condensé de questions nombreuses et éparpillées : disponibilité sexuelle du corps féminin, que l’on voit dans la pub, harcèlement, violence. C’est une question complexe.

(...)

Lors de notre toute première réunion [du groupe de travail « prostitution » de l’association Mic-Cité], le noeud du débat était déjà là : le statut inaliénable ou non du sexe et de la sexualité. En tant que féministes ayant un peu réfléchi, personne ne défendait l’idée que les prostituées pouvaient faire partie d’une société idéale. Il y avait des critiques au nom du capitalisme, de la marchandisation du corps en général, avec un parallèle entre prostitué-e-s et ouvrier-e-s exploités en usine.

Les désaccords portaient sur la notion de liberté, l’idée de prostitution libre et forcée.

Lors de cette première réunion, est venue Claire Carthonnet, prostituée lyonnaise qui défend le statut de travailleuse du sexe. C’était intéressant mais très ambigu ; son discours revendique sa légitimité du terrain. Or, nous essayons de prendre des distances, même s’il n’est pas question de se fermer et de rester purement intellectualisant. Il faut aussi des assises théoriques solides, le terrain n’a pas toujours raison.

(...)

Nous avons choisi trois personnes aux approches différentes : Marie-Victoire Louis, chercheuse féministe, qui aborde clairement la prostitution comme une question politique, pose le statut inaliénable du corps et de la sexualité et prône un choix de société tourné vers la disparition du système prostitutionnel.
Lilian Mathieu, sociologue, qui nous a déconcertés par sa neutralité, a refusé de prendre position au nom d’une conception descriptive et non engagée de la sociologie. Nous lui avons dit que choisir d’ignorer les clients, comme il le fait, n’est pas neutre. C’était intéressant mais frustrant. Il a une façon de « sacraliser » l’expérience de terrain qui le conduit par exemple à dire que les proxénètes ne sont pas méchants.
Quant à Gail Pheterson, elle est favorable à un statut pour les travailleuses du sexe. Centrée sur les personnes, leur vécu, presque jusqu’à l’identification, elle a une démarche compassionnelle, un côté amoral, et beaucoup de charisme. Sur le moment, nous avons été très séduits. Après coup, nous nous sommes posés la question de l’analyse globale, du projet de société qui est le sien. Et nous avons relevé une sorte de manque d’ambition, de vision à long terme.

- Quel choix a donc été le vôtre ?

(...) Globalement, nous sommes d’accord pour un monde sans prostitution, pour punir le client, pour que la prostitution ne soit pas reconnue comme un métier, qu’elle ne soit pas divisée en une prostitution libre et une forcée, pour que le sexe ne soit pas une marchandise banalisée dans la société capitaliste. (...)

- Vous, quelle est sur cette question votre sensibilité personnelle ?

Ce qui me touche le plus, c’est la question des causes de la prostitution, et l’environnement culturel qui la rend acceptable. Pour moi, le plus difficile à accepter, c’est l’idée de mal nécessaire. Une des tâches des féministes, c’est de faire de la prostitution une question politique. Elle n’est pas plus une fatalité, pas plus naturelle, que n’importe quel autre fait social. Personnellement, je refuse de séparer cette question de celle de la représentation des femmes dans la pornographie. Il y a une vraie éducation sexuelle à mener à l’école.
À Mix-Cité, nous intervenons dans les établissements scolaires, lycées professionnels, IUT, sur le sexisme par exemple ou les affaires de viols collectifs.

- Quel accueil vous réservent les étudiants et collégiens ?

Pour moi, il est mille fois plus facile de s’adresser à des adultes, même s’il ne s’agit pas de super féministes. Récemment, à l’IUT de Laon, face à des étudiants en carrières juridiques de 19 ans, j’ai senti une réticence. Je crois que nous devons faire très attention à l’angle d’attaque pour sensibiliser les jeunes. Cette question des stéréotypes les agresse. Et je peux le comprendre. Moi-même, adolescente, mon souci principal était d’être dans les normes. Plutôt que venir leur dire « attention au conditionnement », peut-être faut-il partir de choses concrètes, leur parler des violences, inégalités, viols, qui peuvent leur paraître injustes. Je crois qu’il faut d’abord se construire dans les normes, pour pouvoir ensuite prendre la liberté de s’en éloigner.

P.-S.

Interview issue de Prostitution et Société numéro 137 / avril – juin 2002.


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