
À 16 ans, mon père a découvert que j’avais un flirt. Il m’a menacée avec une arme. Je me souviens de ses mots : “Je ne suis pas venu en France pour que tu deviennes une pute.” Je suis partie à 18 ans et j’ai trouvé un CDI aux Galeries Lafayette.
Et puis il y a eu un drame. Mon jeune frère a eu un accident de voiture ; ses deux amis sont morts ; il a voulu venir habiter chez moi. Je ne pouvais pas l’accueillir, je n’avais pas de télé, pas de magnétoscope, et je voulais qu’il soit bien. Peu de temps avant, j’avais rencontré un garçon antillais en discothèque. Avec lui, c’était les clips en continu, les films porno. Après, j’ai su qu’il avait été condamné pour proxénétisme aggravé. Je suis quand même restée avec lui ; je pensais que tout ça lui avait servi de leçon, que c’était du passé. Maintenant, je comprends que ces deux événements, l’accident de mon frère et cette rencontre, ont eu une grande influence sur ce qui a suivi.
Avec mon mi-temps aux Galeries Lafayette, je me suis mise à faire les annonces de bars dans les journaux gratuits. J’avais l’image du cabaret, du spectacle, un peu comme dans les films. Je pensais qu’il y avait un peu d’arnaque et qu’on pouvait se faire pas mal d’argent. J’en avais repéré un, j’y suis allée. J’étais tétanisée. Une hôtesse m’a expliqué que le boulot consistait à tenir compagnie aux hommes en buvant un peu de champagne. Je me souviens très bien lui avoir dit : “je n’ai jamais fait ça, mais je n’ai pas peur.” La patronne m’a dit d’être sexy. Elle a ajouté : “il est interdit d’avoir des relations sexuelles avec les clients.” Le contrat était de 2 heures par jour déclarées, payées au smic hôtelier. Je pouvais venir au bar entre 22h et 3h du matin, des fois jusqu’à 6h.
Le premier jour, il y avait trois filles. L’une d’elles, une Africaine m’a dit : “alors ma belle, tu vas sucer ?” Je me suis rebellée. Elle a rigolé. Le lendemain, je ne travaillais pas aux Galeries et je suis arrivée dès l’ouverture, à 15h00. Il y avait là des hommes d’affaire syriens. La patronne présente ses nouvelles recrues : "regardez mon joli petit cheptel ! Elles sont bien chaudes." Ce sont les mots qu’elle emploie. Je me suis retrouvée seule avec un homme dans l’un des box séparés par des paravents qui sont réservés à ceux qui prennent des bouteilles. Il a tout de suite posé un billet (...) sur la table. Quand il m’a demandé une petite gâterie, j’ai refusé. Il m’a accusée de “faire ma coincée”. Et puis il s’est levé, a baissé son pantalon. J’ai dit : “je ne peux pas ”. Alors, il m’a attrapé la tête. Après, j’ai vidé tout le reste de la bouteille. La routine était installée. Je me suis dit : tu vas tenir, prendre ton courage à deux mains ; pour ton frère.
Cette histoire a duré deux ans, par intermittences. Je me sentais en sécurité avec la patronne. C’était une femme ; 45 ans, très chic, ancienne prostituée. Elle me parlait gentiment, enfin au début… Avec le recul, j’ai compris qu’elle était dépressive et alcoolique. Dans son cercle d’amis, il y avait des policiers. Une fois, on m’en a montré un, haut placé paraît-il. Il n’a pas pris de fille mais il est venu boire un verre. Ce souvenir m’a beaucoup marquée. Comment sortir de ça si la police est dedans ? Personnellement, je n’ai jamais assisté à aucune descente de police. Une seule fois, pour une histoire d’escroquerie. Ils n’ont rien fouillé, n’ont pas regardé s’il y avait des préservatifs. La police est corrompue.
J’ai vite compris comment ça fonctionne. Au comptoir, pas de mains baladeuses ; rien ne doit se voir. En réalité, la fellation fait partie de la consommation après la première bouteille, qui fait entre 150 et 230€. On a une commission de 20%. On est en général trois hôtesses mais il peut y en avoir sept ou huit pour les soirées de congrès. L’éventail des clients est large. Il y a les réguliers : des ouvriers, peintres ou maçons ; des jeunes, des vieux, des handicapés, des policiers. Un petit vieux qui piquait de l’argent à sa femme pour venir se frotter. Mais en général, c’est plutôt des cadres, chefs d’entreprise, médecins. Je ne comprends pas leur démarche. Le plaisir de payer ? Le pouvoir pour eux, apparemment, c’est aussi la possession de la femme. La prostitution, c’est avoir du pouvoir sur quelqu’un de plus faible.
Au début, on cherche à comprendre ; après on laisse tomber. C’est dur d’être confrontée à la réalité de l’homme. Pour moi, les clients sont violents ; il y a les violents physiques, les barbares – je paye, tu te tais et tu obéis - mais les autres aussi sont violents ; moralement, avec leurs moyens de pression ; ils se font croire et ils nous font croire qu’ils sont là pour nous aider… Au bout du compte, j’ai le sentiment que les clients préfèrent celles qui sont en pleine détresse, ça les excite plus. Ils aiment le challenge.
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J’ai commencé à avoir des soucis avec ma patronne, elle ne voulait pas me payer ; elle disait qu’elle avait des problèmes d’argent. En plus, je ne pouvais plus supporter l’alcool ; j’allais vomir dans les toilettes, je passais des soirées atroces. J’ai fait une lettre de démission, puis des démarches auprès de l‘inspection du travail. Sans résultats. Je n’avais plus d’économies, je n’arrivais plus à chercher de travail, j’avais trop honte de moi. J’avais été licenciée des Galeries. En fait, je n’ai tenu que sept mois avec les deux boulots. Je suis donc retournée voir la patronne pour récupérer mon argent. Elle m’a proposé de revenir.
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Tant que mon argent n’était pas versé, je revenais toujours. Maintenant, je sais que c’est une méthode pour nous tenir. J’étais une gagneuse comme ils disent, j’avais " un bon potentiel "…
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Je suis sortie de tout ça il y a un an. J’ai subi un traumatisme ; j’ai fait une tentative de suicide. La famille ? Pas là. Les amis ? Pas là. L’amour ? Pas là. A quoi ça sert de vivre ? Je n’ai plus confiance. Mon rapport aux hommes a changé. Je m’efforce de rester positive mais je n’arrive pas à concevoir qu’un homme différent puisse exister. Mais je travaille sur moi et heureusement, j’ai fait une formation ; pour moi, c’est une renaissance.
Pour en sortir, il a fallu que je me coupe du monde. J’ai arrêté l’alcool. J’ai coupé avec mon ancien copain. Je l’ai vu faire son cinéma avec une autre fille. Maintenant, elle travaille dans un bar américain. Ils sont très patients… Ce qui est dur, c’est de tout recommencer de zéro, de tout reconstruire : avec les autres, avec la vie professionnelle ; sur mon CV, il y a un trou de 2001 à 2004. Il faut rompre et c’est terrible à affronter. En plus, le monde de la nuit est petit et on est vite repérée. Si une fille échappe à son proxo, elle peut être reprise par un autre ; c’est très organisé. En plus, je trouve que la prostitution s’infiltre partout. Je vois des gamines dans les discothèques, elles partent avec 4 ou 5 types pour des partouzes. C’est le début de la prostitution.
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Cet épisode m’a apporté beaucoup de choses ; j’ai appris à repérer les signes de danger, j’ai une alarme à l’intérieur de moi. Mais je comprends maintenant que mes parents ne m’ont pas préparée à vivre dans la société française. J’étais polie, j’avais appris à respecter les autres ; pas à dire non, pas à résister à la manipulation. En fait, je leur en veux… J’ai toujours à l’esprit les mots de mon père : “je ne t’ai pas amenée en France pour que tu deviennes une pute”, ceux de mes grands-parents au Maroc : “Regarde, on dirait une pute”.
Aujourd’hui je pense que ça a influencé beaucoup de mes choix. Et puis il y a eu ce garçon, à qui je tiens encore malgré tout.
Pour avoir manqué un entretien avec l’ANPE où Naïma a des rendez-vous réguliers, et malgré ses excuses immédiates, elle a été radiée. L’Agence était au courant de sa plainte pour proxénétisme. Ainsi va dans notre pays “l’aide” aux personnes qui désirent quitter la prostitution. En démarchant pour elle, le Mouvement du Nid a pu constater que cette ANPE proposait des emplois dans des bars à hôtesses… Quant au bar, fermé deux mois suite à la plainte, il a rouvert ses portes. Avec les mêmes activités de prostitution.
Ce témoignage est issu de Prostitution et Société numéro 148 / janvier - mars 2005
Au total, le Mouvement du Nid a recueilli
4342 signatures
au 18 novembre 2009.
À votre tour, signez notre Manifeste!