Pour une société sans prostitution
Accueil du site > Témoignages > Raphaël


Raphaël

Les gens normaux, on ne les rencontrait pas. On vivait dans un monde à part.
JPG - 17.5 ko
Suspended. From society.
Elissavet Kiriakopoulou, Joulia Diamantopoulou, Ifigenia Tzioufa

Je suis homosexuel. J’ai commencé la prostitution pour pouvoir draguer un copain qui était prostitué. Je l’avais repéré, j’allais au café où il allait, je connaissais certains clients.
Un jour, je me suis arrangé avec un client pour le faire à trois, avec ce garçon. Je me suis fait payer comme lui. Je le connaissais déjà, je lui avais parlé au café. J’avais 17 ans. Mon copain en avait 16.

Je n’ai pas vraiment eu de famille. J’ai été placé en foyer à partir de l’âge de 9 ans. A 16 ans, j’ai fugué. J’ai trouvé un travail, un TUC à l’époque, et un appartement, que ma sœur a pris à son nom. L’assistante sociale m’a laissé tranquille. Quand j’ai eu 17 ans, le juge a fait une main levée. Il m’a rendu à mon père qui avait l’autorité parentale.

Comme mon père me battait, je me suis enfui. J’ai quitté l’appartement parce que ma sœur avait donné mon adresse. J’ai dormi dans les hôtels et au bout d’un an de TUC, j’ai arrêté le boulot. Je me suis mis à traîner dans les cafés. Au début je touchais les Assedic, puis plus rien.

Forcément, quand on vit comme ça, on rencontre tous les zonards. C’est comme ça que j’ai connu mon copain. Dès que je l’ai vu, je me suis dit : c’est le bon. Il était parti de chez ses parents qui buvaient et le battaient, et il était prostitué avec son frère. Le jour, la nuit, ça dépendait. Il était installé là-dedans. Moi, je le voulais, je ne me suis pas posé de question. En plus, j’avais déjà été abordé en allant dans ce coin là. Au début, j’avais refusé.
Tout a commencé avec notre petit arrangement à trois. Je n’ai pas fait attention, je trouvais que c’était de l’argent facile. On vivait comme des rois, à l’époque –c’était en 89- on se faisait au moins 1000 francs par jour. C’était beaucoup pour des mineurs qui n’avaient jamais eu le sou.

Le soir, c’était non stop. Ca se passait sur les parkings. J’avais trois habitués. On adaptait nos horaires en fonction d’eux, le matin, la nuit. Les passes étaient ultra courtes, des fois cinq minutes ; les types laissaient 300 ou 400 balles, des fois 600 balles, 800 même. Ils attendaient sur le parking, dans leur bagnole, qu’on ait fini. Dès qu’ils voyaient qu’on était libres, ils arrivaient. Des fois, il y en avait cinq qui démarraient en même temps quand on descendait d’une voiture. On n’avait pas le temps d’avoir froid.
On choisissait en fonction de l’immatriculation. Les Allemands d’abord, les Belges ensuite et les Français à la fin. Après, c’était en fonction des voitures. D’abord les BMW et les mercedès. Et en dernier, la gueule du type. Entre un vieux et un jeune, on prenait plutôt le jeune.

Après, on allait tous au café du coin, et puis c’était la java, les boîtes. L’argent qu’on avait gagné partait dans la soirée. À nous deux, avec mon copain, on pouvait faire 2000 balles la nuit. On claquait tout. La fête, les hôtels, tout partait. On savait que le lendemain, on en regagnerait autant. En général, on voyait toujours les mêmes têtes, sauf quand des types venaient de l’autre côté de la frontière.

Il faut savoir faire une barrière. Il y avait ce que je faisais avec les clients – que des pipes - et il y avait mon copain avec qui je faisais tout. Avec ce qu’on entendait sur le sida, on avait peur. Enfin, on ne savait pas trop, si c’était par la salive ou autre chose. Il y avait une assoc’ qui passait avec un éducateur et des éducatrices.
Avec les clients, le but, c’est que ce soit le plus rapide possible. Je me souviens, il y en avait un qui me parlait de sa femme. Les types étaient médecins, avocats ou juges, enfin ils disaient qu’ils l’étaient. Il y avait tous les âges. Que des hommes ; des homos. Enfin, certains ne savaient pas trop. Ils venaient tester, chercher leur identité.

Je ne regrette pas ce que j’ai fait. J’ai bien vécu. On s’est bien amusés et j’ai trouvé l’amour. J’ai fait ça pendant cinq ans. Et puis on en a marre. Boire toutes les nuits, cailler tout l’hiver. On vieillit.
Le quartier de prostitution où on était a été rasé. Aujourd’hui, il y a un autre coin, un bois, qui est dangereux.

(...)

Les gens normaux, on ne les rencontrait pas. On vivait dans un monde à part. Toujours dans le même café. Dans ce café, il n’y avait que des prostitué-es, femmes et hommes, et des clients qui venaient pour mater la marchandise. On allait dans les boîtes homos de l’autre côté de la frontière ou on sortait avec les prostituées femmes. Certaines me demandaient des petits services et en échange elles me payaient mon hôtel.

On prenait de l’alcool, de plus en plus d’alcool : whisky, champagne, baileys… Une tournée, deux tournées, chacun payait la sienne. Avec l’alcool, on ne réalisait pas ce qu’on faisait. Et puis l’alcool, ça ne suffit plus. Après, il y a eu le shit. Et après, l’héroïne. Au début, j’étais contre. Je ne voulais pas toucher à ça. Mais tout le monde fumait, tout le monde en prenait. J’ai fini par en faire autant. D’autant que mon copain en prenait depuis le début. Là, ça commençait à partir en vrille. Je ne voulais pas aller jusqu’à la piquouze.

(...)

Et puis je suis allé voir une association pour me désintoxiquer. On m’a donné du subutex et j’ai fait une tentative de suicide. Puis j’ai eu cinq ans de méthadone. Au bout de cinq ans, c’est moi qui ai voulu arrêter. Le psychiatre, lui, il aurait continué. Il me faisait des ordonnances de méthadone, il écrivait sans dire un mot. J’avais des cachets pour dormir, des cachets pour l’anxiété ; tout ce que je demandais, il me le donnait. A la fin, il me disait « à dans deux semaines ». Deux semaines après, idem. J’arrivais avec ma liste et ça recommençait. Côté boulot, je faisais des stages, on ne me proposait que ça. Et je faisais encore des clients.

J’ai donc retrouvé un boulot de serveur pendant cinq ans. Et puis j’ai eu un arrêt de maladie. Je fais de l’épilepsie. Je ne peux plus travailler, à cause du stress, de la lumière ; il me faut du calme, je suis agoraphobe. Pour vivre, j’ai le RMI ; la Cotorep me refuse l’allocation parce que je ne suis pas assez handicapé. J’ai pris un avocat. Actuellement, je touche 375 euros en tout par mois pour payer mon loyer et Edf. J’ai déjà fait cinq tentatives de suicide.

(...)

Maintenant que c’est fini, je ne voudrais pas retourner dans la prostitution ; retomber si bas. Avant ça allait, on était jeunes, on vivait au jour le jour. Mais à mon âge…


Lire nos autres Témoignages

164
signatures par internet

Au total, le Mouvement du Nid a recueilli
3079 signatures
au 25 juin 2008.

À votre tour, signez notre Manifeste!


Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP | Informations et Contact | Realise par le Mouvement du NidUne réalisation du Mouvement du Nid